Les ingénieurs ont remplacé le tango !

Ici, dans les années 75, on jouait au billard, il y avait deux très  beaux billards français, il y avait aussi deux tables de ping-pong,  les jeunes  du collège  faisaient  des parties mouvementées qui gênaient évidemment les joueurs de billard ....ça rouspetait un peu, mais pas trop, car c'était les mômes du quartier.

On dansait aussi. Le patron du bistrot, d'origine pied noir, adorait organiser quelque sauterie " impromptue" dans la grande salle. L'information se répandait comme une traînée de poudre transmise très vite par les enfants du quartier. Papa on va danser chez René ?

Le jour du réveillon, le grand jour de l'année où les habitués "admis " et reconnus comme tels, venaient honorer de leur présence cette assemblée de notables très sélectionnée.

Les bristols étaient envoyés. La famille de René portait beau, avec cravate dernier cri, pantalons serrés et souliers cirés, les femmes revêtaient leurs robes avec froufrous  des années 60...

Sa femme Carole, anglaise, faisait venir son père de Londres,  très british, grand, très droit, blond, nanti de belles moustaches à la major Thompson, il accrochait les regards des veuves du quartier.

Le quartier était en goguette, chacun dansait avec sa chacune, l'ivresse, peu importe; on rentrait tous à pied le verre ou la bouteille à la main ...

Mon cher, ça dansait tout ce p'tit monde, valses, tangos, chachachas, swings, il y avait bien quelques habitués du zinc un peu portés sur le gros rouge, qu'importe c"était la soirée du "Marignan "celle de René,  le roi du quartier."

En parlant avec les portugais travaillant sur les chantiers du quartier, il avait appris leur langue.

Curieux mélange ce troquet ou le portugais se mêlait à l'accent pied noir et à la langue de Shakespeare.

En semaine le soir, il y avait les tapeurs de cartes, les yeux brillants marmonnant dix de der; atout pique belote, puis rebelote, "un petit Ricard, Carole, c'est Lulu qui arrose ".

Le café était bondé, on réclamait, on criait  le billard ! Le ping pong, c'est mon tour ! Tout ça au milieu d'une fumée de gauloises maïs, à faire tousser tous les asthmatiques de Saint-Maur.

Les "Oribes "sont partis, pas très loin, en Seine et Marne, ils habitent maintenant une très grande maison  isolée avec un immense jardin au milieu d'une campagne où seuls les corbeaux viennent les saluer en croassant. On les croise parfois dans Saint-Maur traînant leur nostalgie de leur période saint-maurienne. Ils évoquent leurs enfants et leurs petits enfants, et les amis d'hier. Ils disent qu'ils sont heureux de leur vie à la campagne, on  les croise de plus en plus souvent à Saint-Maur.

Aujourd'hui, ce coin de rue est devenu un grand bureau de pré-études et d'études.

Ce bureau  élabore  les plans des  structures pour les chantiers des  promoteurs qui représentent 98% de notre chiffre d'affaire, le reste est constitué par des travaux de particuliers (garages, agrandissements de maison...), nous sommes deux associés, moi et M. Kuzu, avec 12 dessinateurs et 5 à 6 personnes en extérieur "me dit Monsieur Bournot.

On peut voir de superbes ordinateurs lumineux, inondant la grande pièce, les tables à dessin et l'encre ont disparu, modernité oblige, c'est propre, il y a des jeunes qui travaillent, l'ambiance est chaleureuse.

La page est tournée, c'est bien pour l'emploi mais pas pour le tango !

Je n'ai pas osé demander si en poussant les ordinateurs, on pourrait faire une piste de danse...

Alain Hennequin

PS : Merci infiniment pour ce texte-poème; Je me suis vraiment reconnu la dedans. Bravo !     Philippe Vidoni

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